De la culpabilité à la liberté d’être soi
Pourquoi avons-nous parfois tant de mal à nous aimer, à exprimer qui nous sommes et à construire des relations dans lesquelles nous nous sentons libres ? À travers mon expérience d’accompagnement en hypnothérapie, j’ai développé une approche qui relie notre histoire personnelle, la culpabilité, la honte, l’estime de soi et notre manière d’entrer en relation avec les autres.
Quand notre histoire façonne notre manière d’exister
Nous avons tous une histoire. Elle est faite de rencontres, d’expériences, de moments heureux, mais aussi de blessures, de peurs et parfois d’événements traumatisants.
Ces expériences participent à la construction de notre identité. Elles influencent la manière dont nous nous percevons, dont nous interprétons les comportements des autres et dont nous trouvons notre place dans le monde.
Mais ce qui m’intéresse particulièrement dans mon travail thérapeutique, ce n’est pas seulement ce que nous avons vécu. C’est ce que nous avons appris à croire sur nous-mêmes à partir de ce que nous avons vécu.
Un enfant peut grandir dans une famille aimante et néanmoins traverser des situations d’insécurité émotionnelle. Il peut être confronté à des conflits, à des attentes importantes, à une indisponibilité affective ou à des événements qu’il n’a pas encore les moyens de comprendre.
Face à ces expériences, il cherche naturellement à donner du sens à ce qui lui arrive. Et parfois, cette recherche de sens prend une direction particulière : la culpabilité.
La culpabilité : une tentative de retrouver du contrôle
Imaginons un enfant confronté à la colère, à la tristesse ou à l’éloignement émotionnel d’un parent. Il peut avoir peur de perdre l’amour de ce parent, sa protection ou son propre sentiment de sécurité.
Or, reconnaître qu’il n’a aucun pouvoir sur ce qui se passe peut être particulièrement difficile. Il est dépendant des adultes qui l’entourent.
Une explication peut alors émerger : « Si maman est triste, c’est peut-être à cause de moi. Si papa se met en colère, c’est peut-être que je n’ai pas été assez sage. »
Cette interprétation est douloureuse, mais elle présente un avantage apparent : si je suis responsable de ce qui arrive, je peux peut-être empêcher que cela recommence.
La culpabilité peut ainsi devenir une tentative de retrouver une impression de contrôle face à une situation d’impuissance.
Il ne s’agit pas d’affirmer que toutes les culpabilités naissent de cette manière. Mais c’est un mécanisme que je retrouve dans certaines histoires de vie.
Progressivement, cette culpabilité peut dépasser les événements qui l’ont fait naître. L’enfant ne pense plus seulement « J’ai fait quelque chose de mal », mais peut développer une conviction beaucoup plus profonde : « Il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. »
Et cette conviction peut accompagner l’adulte pendant de nombreuses années. Elle se manifeste parfois par une difficulté à dire non, un besoin de satisfaire les autres, une peur de décevoir, un sentiment d’illégitimité ou une incapacité à profiter pleinement de ses réussites.
La culpabilité n’est alors plus seulement une émotion. Elle participe à la manière dont la personne se définit.
Première étape : se réconcilier avec son histoire et retrouver son estime de soi
La première dimension de mon accompagnement consiste à explorer cette construction personnelle.
Il ne s’agit pas de chercher systématiquement un traumatisme caché, ni de désigner des responsables à tout prix. Il s’agit de comprendre comment certaines expériences ont été vécues, interprétées et intégrées.
Une personne peut me dire qu’elle a eu une enfance heureuse tout en évoquant des situations qui ont été émotionnellement difficiles pour elle. Ces deux réalités ne sont pas incompatibles.
Nous pouvons avoir été aimés et avoir souffert. Nous pouvons avoir des parents bienveillants qui ont parfois été maladroits, absents ou dépassés. Nous pouvons éprouver de la gratitude pour notre enfance tout en reconnaissant certaines blessures.
C’est ici qu’intervient un principe essentiel de mon approche : sortir d’une lecture exclusivement binaire du bien et du mal.
Je m’appuie volontiers sur l’image du yin et du yang. Chaque personne possède des qualités, des fragilités, des comportements constructifs et d’autres qui peuvent être blessants. Reconnaître cette complexité permet de ne plus enfermer les individus dans des catégories définitives.
Cela ne signifie pas renoncer à identifier les responsabilités. Lorsqu’un acte violent, abusif ou traumatisant a été commis, il est important de pouvoir reconnaître les faits, le préjudice subi et la responsabilité de son auteur.
Mais reconnaître la responsabilité d’un acte n’oblige pas à réduire toute une personne à cet acte. De la même manière, avoir subi quelque chose ne signifie pas devoir construire toute son identité autour de cette souffrance.
Mon travail consiste notamment à aider la personne à distinguer ce qui relevait de sa responsabilité, ce qui ne lui appartenait pas et ce qu’elle peut aujourd’hui choisir de faire de son histoire.
Apprendre à aimer celui que l’on est, avec son histoire, ses qualités, ses imperfections et ses contradictions.
La honte : quand je m’aime davantage, mais que je n’ose pas encore exister
Retrouver une meilleure estime de soi est une étape importante. Mais elle ne suffit pas toujours.
Une personne peut commencer à reconnaître sa valeur tout en éprouvant de grandes difficultés à l’exprimer dans ses relations. Elle peut savoir qu’elle a le droit de poser des limites, mais ne pas oser le faire. Elle peut reconnaître ses compétences, mais rester mal à l’aise lorsqu’elle reçoit des compliments.
C’est ici que je situe la deuxième grande dimension de mon travail : la honte et la liberté d’exister parmi les autres.
Depuis l’enfance, nous occupons différentes places dans les systèmes auxquels nous appartenons. Nous pouvons devenir celui qui rassure, celle qui ne fait pas de vagues, celui qui réussit, celle qui prend soin de tout le monde, celui qui ne montre jamais ses émotions.
Ces rôles ne sont pas nécessairement négatifs. Ils peuvent même avoir été utiles. Mais ils deviennent limitants lorsque nous avons le sentiment de devoir les conserver pour continuer à être aimés ou acceptés.
Changer signifie alors prendre le risque de ne plus correspondre à ce que les autres attendent de nous. La honte peut apparaître précisément à cet endroit : lorsque nous envisageons de devenir visibles autrement, d’affirmer nos choix ou de prendre une place qui ne nous avait pas été attribuée.
Mon objectif n’est donc pas seulement d’aider une personne à penser : « J’ai de la valeur. » C’est aussi de l’accompagner vers cette possibilité :
« J’ai de la valeur, et je m’autorise à exister pleinement avec les autres. »
Cela passe par des expériences concrètes : exprimer un désaccord, demander quelque chose, accepter une réussite, dire non, prendre la parole ou laisser apparaître une facette de soi jusque-là retenue.
Ces nouvelles expériences permettent progressivement de vérifier que l’affirmation de soi n’entraîne pas nécessairement la perte de l’amour ou de l’appartenance.
Moi, l’autre et la relation : trois entités distinctes
Pour comprendre cette liberté, je propose une autre manière de regarder nos relations.
Nous avons parfois tendance à imaginer deux personnes comme deux pièces de puzzle qui devraient parfaitement s’emboîter. Chacun devrait alors posséder la bonne forme pour correspondre à l’autre.
Cette représentation peut nous conduire à nous adapter excessivement, à renoncer à certaines dimensions de nous-mêmes ou à considérer toute évolution comme une menace pour la relation.
Je préfère utiliser l’image de deux atomes reliés par une liaison. Cette image est une métaphore, mais elle exprime une idée fondamentale : deux individus peuvent conserver leur singularité tout en construisant quelque chose ensemble.
Je distingue ainsi trois entités : moi, l’autre et la relation.
- Moi, avec mon histoire, mes besoins, mes qualités et mes limites.
- L’autre, avec sa propre histoire, ses besoins et sa liberté.
- La relation, qui possède une dynamique, une histoire commune, des habitudes, des forces et des fragilités.
Chacune de ces trois entités possède, symboliquement, son yin et son yang. Une relation peut être merveilleuse sur certains aspects et difficile sur d’autres. Elle peut nous nourrir tout en nécessitant des ajustements.
Et surtout, elle peut évoluer. Ce qui fait la valeur d’une relation n’est pas nécessairement sa capacité à rester identique, mais la manière dont elle est vécue et nourrie par les personnes qui y participent.
Les quatre piliers d’une relation vivante
Pour observer cette dynamique, je propose d’explorer quatre dimensions qui constituent le cadre relationnel.
- L’alignement intellectuel concerne notre manière de penser, nos valeurs, nos convictions, nos projets et notre capacité à comprendre ou respecter nos différences.
- L’alignement émotionnel concerne l’affection, l’attachement, la sécurité affective, l’écoute et la manière dont nous accueillons nos émotions respectives.
- L’alignement physique concerne notre rapport au corps, à la proximité, au contact et, lorsque cela correspond à la nature de la relation, à l’intimité et à la sexualité.
- L’alignement circonstanciel concerne les conditions concrètes de nos existences : le temps, la distance, la disponibilité, les engagements, les étapes de vie et les possibilités du moment.
Ces quatre dimensions ne sont ni figées ni nécessairement identiques pour les deux personnes. Elles peuvent évoluer indépendamment, au fil des expériences et des transformations individuelles.
Il ne s’agit pas d’exiger un alignement parfait, mais d’observer consciemment ce qui permet à une relation d’exister et de s’épanouir.
À l’intérieur de ce cadre, chacun doit pouvoir conserver une liberté individuelle, tout en participant à la construction d’une liberté relationnelle partagée. Cette liberté suppose évidemment le respect, le consentement, la reconnaissance des limites et la responsabilité de chacun.
Aimer inconditionnellement ne signifie pas tout accepter
Cette conception m’amène à une distinction que je partage régulièrement avec les personnes que j’accompagne.
Pour moi, l’amour ne se limite pas à la forme d’une relation. Je peux reconnaître la valeur humaine d’un proche, d’un parent, d’un ancien partenaire ou même d’un inconnu, sans éprouver envers chacun le même attachement ni souhaiter construire avec eux la même proximité.
Je distingue donc trois réalités : aimer une personne, évaluer ses comportements et choisir d’investir une relation.
Je peux aimer pleinement une personne sans approuver tous ses comportements et sans choisir de nourrir la relation qui nous unit.
L’amour peut être inconditionnel, sans que les modalités de la relation le soient. Je peux aimer quelqu’un et poser des limites. Je peux aimer quelqu’un et ne pas être d’accord avec lui. Je peux aimer quelqu’un et décider de prendre de la distance.
Je peux également reconnaître qu’une relation a été précieuse, même si les circonstances ne permettent plus de lui donner la même forme.
Cela ne signifie pas que nous devons aimer tout le monde, ni pardonner à ceux qui nous ont blessés. Chacun reste libre de ses sentiments et de ses choix.
Mais cette distinction offre une possibilité apaisante : je n’ai pas besoin de considérer l’autre comme mauvais pour m’autoriser à ne plus entretenir une relation avec lui. Et je n’ai pas besoin de me considérer comme coupable parce qu’une relation évolue.
De la compréhension à l’expérience : comment se déroule le changement thérapeutique ?
Dans mes accompagnements, je travaille à la fois sur la compréhension des mécanismes et sur leur transformation dans l’expérience vécue.
La psychoéducation permet de donner du sens à certaines réactions. L’exploration de l’histoire personnelle aide à identifier des apprentissages anciens, des croyances et des responsabilités parfois injustement intériorisées.
L’hypnose et les autres outils d’accompagnement que j’utilise peuvent soutenir ce travail de mise en perspective, de régulation émotionnelle et de mobilisation des ressources personnelles.
Mais je considère également comme essentiel de prolonger ce travail dans la vie quotidienne. Car comprendre que l’on a le droit d’exister ne signifie pas automatiquement oser le faire.
Les nouvelles expériences relationnelles permettent de mettre à l’épreuve les anciennes anticipations : peur de décevoir, de déranger, d’être rejeté ou de ne pas être à la hauteur.
Il arrive, je l’observe dans ma pratique, que certaines prises de conscience produisent un apaisement émotionnel très rapide, parfois dès une séance.
Cela ne constitue cependant ni une garantie de résultat ni la preuve que tous les mécanismes sous-jacents ont été transformés. L’intégration durable demande souvent de la répétition, du temps et des expériences nouvelles. Chaque parcours est différent.
Vers une liberté d’être soi et d’aimer
Au fond, mon approche thérapeutique s’organise autour de deux mouvements complémentaires.
Le premier consiste à retrouver la paix avec soi-même : comprendre son histoire, se libérer des culpabilités injustifiées et reconstruire une estime personnelle qui ne dépend plus entièrement du regard des autres.
Le second consiste à retrouver la liberté d’exprimer cette identité : dépasser les inhibitions liées à la honte, prendre sa place et construire des relations dans lesquelles chacun peut continuer à évoluer.
Ces deux mouvements se nourrissent mutuellement. Je ne cherche pas à accompagner les personnes vers une perfection individuelle ou relationnelle.
Je cherche à les aider à accueillir leur complexité, à reconnaître leurs responsabilités réelles et à exercer davantage de liberté dans leurs choix.
Car nous n’avons pas à devenir parfaits pour mériter d’exister. Et nous n’avons pas à rester identiques pour continuer à aimer.
Nous pouvons apprendre à nous aimer pleinement, à laisser les autres exister dans leur singularité et à construire des relations qui ne nous obligent plus à renoncer à nous-mêmes.
C’est cette liberté intérieure, individuelle et relationnelle, que je cherche à faire émerger dans mon travail thérapeutique.